Le seigneur des anneaux, notes sur le livre 4 (Tome 2)

Le conseil d'Elrond, Alan Lee



Gollum et l'anneau

Pendant un instant, Sam eut l'impression que son maître avait grandi et que Gollum avait rapetissé : une ombre sévère et haute, un puissant seigneur cachant sa splendeur derrière un nuage gris, avec à ses pieds, un petit chien gémissant. Pourtant, les deux n'étaient pas étrangers, mais apparentés, en quelque sorte : leurs esprits pouvaient communiquer. Gollum se dressa à la hauteur des genoux de Frodo, l'accablant de caresse.

Dans ce paragraphe, Frodo emmitouflé de la cape que lui ont remis les elfes s'apprête à faire promettre à Gollum "par" l'anneau que celui-ci le conduira au Mordor sans lui jouer de sale tour. Dans ce chapitre qui ouvre le livre 4 du Seigneur des anneaux, Gollum est particulièrement pathétique ; on y voit un être rongé par le mal, rongé par sa "dépendance" à l'anneau. Son côté animal (il est comparé à un chien) le rend pitoyable, en même temps l'animalité l'éloigne de "l'humanité". Gollum a basculé il y a longtemps déjà (quand il a tué son copain pour s'emparer de l'anneau), il agit par pulsion ; Gollum est un esclave.

Sam se gratta la tête. "Il doit vraiment dormir, marmonna-t-il. Et si j'étais comme Gollum, jamais plus il ne se réveillerait." Il chassa l'idée de la corde (et de son épée) qui lui venait à l'esprit et alla s'assoir auprès de son maître.

Si l'anneau fonctionne un peu comme un révélateur (les personnages qui sont en sa possession vont-ils profiter de son pouvoir, se laisser dévorer par l'envie de le posséder et se couper de "l'humanité" ?), Gollum a un peu le même effet sur Frodo et Sam : vont-il céder à l'envie de le tuer ?


L'humanité


La question qui se pose alors est : est-ce que Gollum fait encore partie de "l'humanité" ? Il semble clair qu'un lien unis les Hobbits, les Nains, les Elfes et les Hommes, on peut appeler ce lien "humanité". Car alors que la Compagnie compte fièrement le nombre d'orques qu'elle massacre dans le livre 3, Sam se pose des questions en voyant un homme du Sud (allié à Sauron) mourir.

C'était la première fois que Sam voyait des Hommes se battre contre des Hommes, et il n'y trouva rien d'agréable. Il se demandait quel était son nom, et d'où il venait ; s'il avait vraiment le coeur mauvais, ou quels mensonges ou menaces l'avaient conduit dans cette longue marche depuis son foyer ; et s'il n'aurait pas préféré y demeurer en paix - tout cela en un éclair de pensée qui fut bientôt chassé de son esprit.

Ce Sudron (habitant du Harad ou des royaumes de l'extrême sud) qui meurt ici sous les yeux de Sam fait partie de l'humanité à la différence des orques et d'autres serviteurs de l'Ennemi qui eux - tout au moins pour Sam et la Compagnie - appartiennent aux "monstres".


Le mal


Dans Le seigneur des anneau, le mal vient de mauvaises actions (tout le monde peut faire le mal), de la perversion (des êtres puissants assoiffés de pouvoir comme Sauron pervertissent les autres) et de la corruption (l'anneau corrompt la personne qui s'en sert). À ce stade de lecture, une question devient prégnante, si les Elfes, les Hobbits, les Nains et les Hommes ont le choix de leur actions (et par là appartiennent à l'Humanité), il semble que les Orques soient unanimement mauvais (ce sont des "monstres"), qu'ils soient privés en quelque sorte de leur libre arbitre. Mais alors d'où viennent-ils ?



Ophelie, J.E. Millais (1851/52)
Ophelie, J.E. Millais (1851/52)


La mort



Dans les livres précédents les orques morts sont amassés en tas à l'écart des autres ; lors de la bataille d'Orthanc les Hurons et les Ents les font disparaître dans des charniers... Les Elfes, les Humains, les Nains et les Hobbits ont tous des rites funéraires. Notons au passage que les "morts / vivants", les "esprits", existent en Terre du Milieu (Cf. Les Nâzguls qui servent Sauron). Certains endroits, notamment certaines routes sont comme hantées.

Frodo abaissa le regard sur la route. Personne ne s'y déplaçait, du moins pour le moment. Elle semblait peu fréquentée, voire abandonnée, courant jusqu'aux ruines désolées au milieu du brouillard. Mais un sentiment de malveillance planait dans l'air, comme si des être passaient bel et bien sous ses yeux sans qu'il puisse les voir.


Les morts sont aussi l'occasion d'une scène étrange et poétique lors du passage des Marais des Morts (chapitre 2). Dans ce terrible et interminable paysage de mares, de bourbiers et de cours d'eau sinueux qui mènent aux Portes Noires Gollum, Sam et Frodo aperçoivent dans les mares "les visages des morts", des cadavres (elfes, humains et orques) tombés lors d'une antique bataille. Cette vision provoque une irrésistible attraction emprisonnant ceux qui s'y attardent. Fascination pour la mort et pour ce qui a été...

Il n'y a pas que les Elfes, les Hobbits, les Nains, les Humains, les Orques et les animaux qui meurent dans Le Seigneur des Anneaux. On prend conscience à la fin du Livre 4 que plus Sam et Frodo s'avancent vers le Mordor, plus la nature autour d'eux est morte ; le paysage devient sombre et minéral. Tant et si bien qu'un écho se fait avec La Route de Cormac McCarthy

Par ailleurs, l'Anneau rend immortel (une immortalité bien triste si l'on considère ce qui est arrivé à Sméagol...). L'immortalité semble être une des promesses que fait Sauron à certains de ses serviteurs... comme chez Lovecraft où le mythe promet la vie éternelle à certains de ses adeptes (Cf. Article Lovecraft et la mer, Indic n°29).


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